Le message de Venise

Cette année, pour la Saint-Valentin, Jean-Baptiste et moi sommes allés à Venise. Pas parce que nous étions conquis par le romantisme de la ville, mais parce qu’on sentait qu’on avait besoin de passer par là. On ressentait qu’il y avait quelque chose à guérir dans cette ville.
Ce qui m’intéresse quand je voyage, ce n’est pas ce que je lis dans les brochures touristiques ou sur les plaquettes des musées, le principal n’est même pas ce que je vois avec mes yeux… Ce qui m’intéresse, c’est ce que je ressens, ce que le lieu éveille en moi. Ce qui me passionne est l’énergie du lieu : chaque lieu est habité par une histoire qu’on peut lire avec notre intuition, qui se traduit à travers nos émotions. Pour ceux qui savent écouter, chaque endroit a un message à communiquer et quelque chose à nous apprendre. Quel est donc le message de Venise ?

Venise est une ville de secrets, de murmures, de rendez-vous cachés, de contrats négociés dans des cercles fermés, les murs chuchotent les histoires d’accords de commerce conspiré dans les couloirs, de trahison par opportunisme, d’intrigues. Tout dans la ville est fait pour impressionner, des immenses palais de marbre, décoré avec des tapis riches, des meubles en bois précieux venant des quatre coins de la terre, des peintures dorées, des hauts plafonds décorés de fresques, etc. Tout est pensé pour intimider le visiteur, montrer son pouvoir, prouver sa supériorité.
Ce qui était sordide, laid, douloureux, était caché. Le pont des Soupirs étant un exemple, car il servait à conduire les prisonniers depuis leurs cellules obscures vers le palais des doges sans être vu par le public. Un autre exemple est la figure la plus célèbre de Venise : Casanova, resté dans l’imaginaire comme un grand séducteur et associé à l’amour, il a passé sa vie à profiter de gens crédules, à mentir, à escroquer qui il pouvait. S’il était représentatif de l’amour, c’était l’amour de l’argent ou l’amour de l’adulation. Un autre exemple encore plus emblématique est le carnaval de Venise qui est d’une richesse et opulence unique dans le monde. Des robes et costumes en tissus précieux embellis avec de la dentelle, des perles, des nœuds en soie, des masques dorés incrustés de pierres précieuses. Le carnaval de Venise ne ressemble pas à d’autres carnavals, il y a quelque chose de très austère, il manque de spontanéité, le tout fait penser à une chorégraphie étudiée en avance. Il y a un parfum de nostalgie qui se dégage du carnaval qui lui donne une certaine tristesse et les figures dont on ne voit pas le visage ont quelque chose de terrifiant. Quand on s’interpelle sur l’histoire du carnaval, on découvre qu’il a été inventé pour permettre aux gens de « franchir les frontières de ce qui était acceptable », de transgresser les limites de ce qui était légal, de se comporter comme ils voulaient sans être reconnus. Des scènes de “Eyes Wide Shut” de Stanley Kubrick viennent à l’esprit. L’éclat et la dorure qui servent comme couche de vernis pour cacher des intentions moins glorieuses.

Venise a, certes, joué son rôle dans les arts : Vivaldi y est né, le premier livre de cuisine y a été écrit et dans le 15e siècle Venise était la capitale de l’imprimerie. Mais, l’histoire de Venise est avant tout l’histoire du commerce, de la conquête et de l’argent. Trois concepts qui sont devenus indissociables depuis. Venise était le premier centre financier dans le monde, a financé et impulsé des croisades et a utilisé la bannière de la religion pour obtenir des avantages commerciaux et détruire ses rivales, comme l’infâme quatrième croisade qui a mené à la destruction de Constantinople et qui a propulsé Venise comme premier centre marin dans la Méditerranée par la suite.

Venise est une caricature de l’ancien monde, celui qui est en train de disparaître et notre venu nous a permis d’en faire le deuil, d’être en paix avec notre contribution à ce monde de conflits, d’inégalité, d’argent avant la vie et de paraître avant la vérité. Nous sommes venus lui dire adieu, à cette ville, à ce monde, avant qu’il soit définitivement enseveli sous les eaux, lui remercier de ces enseignements. Lui dire également que nous avons choisi un autre chemin, un chemin dans lequel il n’y a plus besoin de masques.

Ce qui est marrant, c’est que j’écris ces lignes depuis un endroit qui pourrait faire penser à un carnaval permanent. Quand je sors dans la rue, je rencontre des Vikings, des pirates, des sorcières, des fées, des faunes, des hippies. Certains visiteurs de Glastonbury sont dans l’incompréhension ou se moquent de ce qui se passe ici, encore plus sont dans l’émerveillement. Il faut avouer que certaines créatures sont particulièrement inventives dans leurs tenues. Mais ce qui fait la différence, c’est que je ressens que le personnage qui se montre à l’extérieur correspond souvent réellement à l’âme et l’esprit qui réside dans le costume. Je sens que ce qu’ils montrent correspond en grande partie à ce qu’ils sont, même s’il y a souvent de l’exagération. Comme si les gens d’ici sentaient le besoin de renforcer leur identité visuelle pour crier leur vrai soi, pour crier ce qu’ils sont réellement et casser la grande conformité et uniformité qu’il y a aujourd’hui dans le monde. Ils me touchent avec leur bravoure, leur innocence, leur honnêteté. Je ressens beaucoup plus de théâtre et faire-semblant chez les gens soi-disant « normaux » qui endossent un rôle chaque matin pour aller au travail, qui s’efforcent tous les jours pour que leur style de vie corresponde à ce qu’ils pensent être le personnage qu’ils doivent jouer dans la vie, qui s’engagent de toutes leurs forces pour rentrer dans un moule qui ne leur correspond pas réellement. À chaque fois que je retourne dans la société soi-disant « normale », je suis frappé par sa tristesse et son inauthenticité. Finalement, la fille aux cheveux arc-en-ciel, habillée en licorne, est plus authentique que la personne carriériste qui tue son âme à petit feu en refusant d’écouter ses envies et ses rêves.

Photo by Rebe Adelaida


♣ Si vous souhaitez partager cet article, vous êtes évidemment bienvenu de le faire en citant clairement l’auteur et le site source de l’article: « Cet article a été écrit par Anaïs Theyskens pour le site www.anais-jeanbaptiste.com » Merci pour vos partages ♣

Laisser un commentaire

Votre adresse de messagerie ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *